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In memoriam : Abdelali Elamrani-Jamal (1945–2026)

Fouad Ben Ahmed

Fouad Ben Ahmed is an associate professor of philosophy and the methodology of research at al-Quarawiyine University- Dar el-Hadith el-Hassania, Rabat. He is an assessor in the Bureau of SIEPM, Leuven; and member of the bureau of SIHSPAI, Paris. He was a visiting scholar at Aix-Marseille University in 2019, at the University of Colorado Boulder in 2016, and at the University of Cologne in 2012. Among his recent publications are the Stanford Encyclopedia of Philosophy entry on Ibn Rushd (co-authored with Robert Pasnau), and Ibn Ṭumlūs, Compendium on Logic (Brill, 2020). He is currently preparing a critical edition of Ibn Rushd’s al- Kashf ʿan Manāhij a al-adilla. To contact him: benahmedf@gmail.com

 

Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour viendrait où j’aurais à prononcer un hommage funèbre à cet homme de bien, à cet homme digne, passionné de savoir, épris de connaissance et de vie. Non pas qu’il ne mérite pas qu’on lui rende témoignage, mais parce que je ne me sens pas moi-même à la hauteur d’une telle tâche. Qu’aurait donc besoin un savant de la stature d’Abdelali Elamrani-Jamal (Abd al-ʿAlī al-ʿImrānī Jamāl) du témoignage d’un homme comme moi ?

À vrai dire, c’est moi qui ai besoin de témoigner de lui et pour lui. Car, en portant témoignage sur lui, c’est en définitive de moi-même que je témoigne : de mon propre rapport au savoir et à ceux qui le cultivent, des valeurs auxquelles je choisis de me rattacher et qu’Abdelali incarnait à mes yeux. C’est là, me semble-t-il, l’un des traits qui distinguent les grandes figures : lorsque nous parlons d’elles, nous ne révélons pas seulement leur stature ; nous révélons aussi, parfois à notre insu, ce que nous avons été capables de comprendre de leur valeur et la place que nous avons choisi d’occuper par rapport à leur savoir, à leur conduite et à leur héritage.

Et me voici aujourd’hui contraint de parler de lui au passé. Cela constitue en soi une autre épreuve. Comment parler au passé d’un homme qui, il y a si peu encore, était présent dans notre mémoire, dans notre pensée et dans notre affection ; présent dans nos questions, nos livres, nos projets et nos rencontres ; présent dans la vie de ses amis, de ses collègues et de ses étudiants ?

Mesdames, Messieurs,

Je n’ai ni la prétention ni les moyens de retracer ici l’ensemble du parcours d’Abdelali Elamrani-Jamal. Une telle vie intellectuelle mériterait qu’on lui consacre un travail à part entière, qui en recueillerait les traces, en retracerait les étapes et en ferait apparaître les dimensions scientifique, philosophique et humaine. Tout ce que je puis faire ici est de proposer quelques indications sur l’importance de l’homme au regard de ce que nous sommes et de ce à quoi nous travaillons : un propos que je commencerai par quelques considérations personnelles et que je terminerai, à la manière des philosophes et des sages, par le remerciement.

Mesdames, Messieurs,

Une chose m’a longtemps frappé, et je ne vois aucune raison de la taire, quand bien même elle serait embarrassante pour nous, pour nos institutions et pour notre conscience intellectuelle.

À l’exception de quelques rares conférences dans des universités marocaines, Abdelali Elamrani-Jamal n’a pas reçu, à ma connaissance, les invitations que sa stature aurait justifiées pour donner des conférences ou contribuer à l’encadrement des étudiants et des chercheurs dans les départements de philosophie des universités marocaines.

Même après sa retraite, il n’a jamais cessé de travailler, avec constance et discrétion. Il organisait des rencontres, donnait des conférences, participait à des activités scientifiques et intellectuelles à l’invitation d’institutions culturelles ou d’associations de la société civile, tandis qu’une grande partie de notre université demeurait singulièrement inattentive à sa présence et à l’importance d’une œuvre accumulée pendant plusieurs décennies dans l’un des milieux de recherche les plus importants de son domaine.

Il y a peut-être quelque dureté dans ces propos. Mais la mort est parfois de ces moments qui nous obligent à nous regarder dans le miroir et à dire ce que nous n’avons pas su dire lorsqu’il en était encore temps.

C’est pourquoi je voudrais aujourd’hui présenter mes excuses à ta mémoire, Sidi Abdelali. Nous n’avons pas su recueillir comme il le fallait les fruits de ton savoir. Par égoïsme parfois, par étroitesse de vue parfois, et pour bien d’autres raisons encore, nous n’avons pas su enrichir les prémisses de notre propre pensée et de notre travail des résultats de tes recherches et des fruits de ta réflexion.

Je ne vois pas comment, dans le champ de la philosophie en Islam, nous pourrions prétendre parvenir à des résultats scientifiques solides sans construire à partir de ce à quoi tu étais parvenu. Comment écrire sur Ibn Ṭufayl, sur la théorie du syllogisme, sur la théorie de l’intellect chez Ibn Rushd, sur la prophétologie d’Ibn Sīnā ou sur les rapports de la logique et de la grammaire sans lire tes travaux, en assimiler les résultats et entrer en dialogue avec les questions qu’ils soulèvent ?

Peut-être cette indifférence à l’égard des acquis accumulés par les grands chercheurs explique-t-elle en partie la qualité de nombre de travaux que nous publions : des travaux qui ne se rattachent guère à ce qui a été accompli avant eux et ne s’inscrivent pas dans le mouvement de la recherche de leur temps, au point que le moins que l’on puisse parfois en dire est qu’ils se situent hors de l’histoire scientifique des problèmes qu’ils prétendent traiter.

Fin de l’excuse.

Mesdames, Messieurs,

Ma première rencontre personnelle avec Abdelali Elamrani-Jamal eut lieu en 2001, à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Rabat, à l’occasion d’une présentation qu’il consacra à un ouvrage de George Saliba, paru en 1998, sur la naissance et le développement de la pensée scientifique arabe.

Quelques années plus tard, alors que je préparais l’édition d’un manuscrit d’Ibn Ṭumlūs sur la logique, je savais qu’Abdelali avait déjà consacré à la question une étude d’une très grande importance : « Éléments nouveaux pour l’étude de l’Introduction à l’Art de la Logique d’Ibn Ṭumlūs (m. 620 H. / 1223). » Cette étude avait été présentée lors du colloque de la Société internationale d’histoire des sciences et de la philosophie arabes et islamiques, tenu à Paris en 1993, puis publiée dans Perspectives arabes et médiévales sur la tradition scientifique et philosophique grecque, chez Peeters à Louvain, en 1997.

C’est à cette époque qu’un hasard heureux nous réunit dans les locaux de la Bibliothèque nationale à Rabat. Je l’aperçus dans son élégante djellaba, son chapelet à la main, et je m’approchai pour me présenter. Par bonheur, notre rencontre n’eut rien de cette pesanteur qui rend parfois si difficiles les premiers contacts entre collègues au Maroc. Très vite, nous prîmes rendez-vous dans un café de Rabat qu’il affectionnait particulièrement, face à l’océan Atlantique.

À partir de ce moment, nos rencontres et nos échanges, scientifiques autant qu’humains, se multiplièrent. Je lui rendis souvent visite dans sa seconde maison à Mohammedia. Il n’hésita pas à mettre à ma disposition son édition préliminaire du Kitāb al-Talīl d’Ibn Ṭumlūs afin que je puisse en tirer profit pour mon édition de l’ensemble de l’ouvrage, publiée par la suite chez Brill à Leyde.

Il semble qu’il ait également établi une première édition du Kitāb al-Qiyās, malheureusement perdue. C’est peut-être ce qui explique les mots qu’il inscrivit de sa propre main sur l’exemplaire du Kitāb al-Talīl qu’il m’envoya : hādhā min al-nuṣūṣ al-nājiya — « celui-ci est l’un des textes rescapés ». Cette brève annotation, qui pouvait alors sembler presque anodine, prend aujourd’hui, à mes yeux, une résonance toute particulière.

De mon côté, je l’invitai à Dar al-Hadith al-Hassania, où il nous a effectivement aidés à établir et à consolider l’enseignement de la philosophie, ainsi qu’à d’autres rencontres organisées à Rabat, Salé et Marseille. Chaque fois qu’Abdelali Elamrani-Jamal était présent, le succès de la rencontre était assuré, non seulement sur le plan scientifique, mais aussi sur le plan humain.

Il portait son savoir sans jamais en faire peser le poids sur les autres. Il réunissait en lui la dignité du savant et la simplicité de l’homme, la rigueur du chercheur et la douceur de l’ami. Sa présence donnait aux rencontres scientifiques sérieux et gravité ; elle leur apportait en même temps chaleur, affection et sérénité.

Abdelali n’était pas de ceux qui font du savoir un écran entre eux et les autres, ni de ceux qui transforment la spécialisation en instrument de supériorité. Il aimait les rencontres, se passionnait pour le dialogue et savait écouter. Il était généreux lorsqu’il s’agissait de partager une information, un document ou un conseil. Il savait que le savoir ne se préserve pas en étant jalousement retenu : il grandit par la circulation, la coopération et la sollicitude scientifique.

Mesdames, Messieurs,

Nombreux sont les Marocains qui travaillent sur la philosophie et son histoire ; mais des chercheurs de la trempe d’Abdelali Elamrani-Jamal sont extrêmement rares. Il suffit de parcourir son œuvre pour mesurer la fidélité avec laquelle il a exercé son métier, depuis ses premiers travaux en 1974 jusqu’à ses dernières recherches.

Abdelali Elamrani-Jamal travailla sur plusieurs fronts intellectuels et demeura tout au long de sa carrière fidèle aux exigences de la recherche, avec un souci constant de la précision, de l’établissement des textes et de l’intégrité scientifique.

Une part importante de sa carrière se déroula au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), où il accéda au grade de Directeur de recherche. Il travailla au Centre d’histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales, dans la région parisienne, au sein de l’un des milieux scientifiques les plus remarquables consacrés à l’étude de la philosophie, des sciences et de l’histoire intellectuelle arabes et islamiques.

Un autre aspect de son itinéraire intellectuel et de sa formation mérite, à mon sens, d’être souligné. Sa formation supérieure s’inscrivit d’abord dans le système universitaire français et fut, en ce sens, largement francophone. Il étudia la philosophie en France, notamment à la Sorbonne et à l’École normale supérieure de Saint-Cloud. Mais ce qui est particulièrement remarquable dans la suite de son parcours est la maîtrise profonde qu’il acquit de l’arabe classique, et plus spécialement de cette langue technique, difficile et précise dans laquelle furent composés les grands textes philosophiques, logiques et scientifiques de la tradition arabe.

Par un travail soutenu et une longue fréquentation des textes, il devint un lecteur accompli de l’arabe classique, capable d’aborder directement, et avec une précision remarquable, quelques-uns des textes les plus difficiles de la philosophie, de la logique et des sciences.

Cette double formation fut, à mes yeux, l’une des sources de sa force scientifique. Il ne passait pas simplement d’une langue à une autre : il mettait en relation deux traditions du savoir et de la recherche. Sa maîtrise de l’arabe classique lui donnait un accès direct aux textes, tandis que sa formation philosophique et philologique française lui fournissait un autre ensemble de méthodes, de questions et d’instruments scientifiques. Il pouvait ainsi circuler avec une rare assurance entre la tradition textuelle arabe et les traditions françaises et européennes de recherche au sein desquelles il s’était initialement formé.

Il travailla également au contact de quelques-unes des grandes figures de la recherche sur la philosophie arabe et islamique : Pierre Thillet, Jean Jolivet, Muḥsin Mahdī, ʿAbd al-Raḥmān Badawī, entre autres.

Il ne nous a pas seulement laissé des travaux importants. Plus essentiel encore, il nous laisse des chantiers ouverts, des questions et des problèmes auxquels il nous appartient désormais de continuer à travailler.

Il consacra une importante thèse de doctorat à la logique aristotélicienne et à la grammaire arabe, publiée en 1983 et devenue un travail de référence dans son domaine. Il encadra également des thèses consacrées notamment à Ibn Ḥazm, Ibn Ḥanbal, Ibn Sīnā et Thomas d’Aquin.

Il dirigea et coordonna d’importants colloques et ouvrages collectifs portant sur al-Kindī, Ibn Sīnā, la langue et la philosophie, ainsi que sur les perspectives arabes, latines et hébraïques relatives à la tradition scientifique et philosophique grecque.

Abdelali Elamrani-Jamal participa aussi à de grandes entreprises encyclopédiques, notamment à l’Encyclopédie philosophique Universelle publiée par les Presses Universitaires de France et au Dictionnaire des philosophes antiques, publié sous l’égide du Centre National de la Recherche Scientifique.

Parmi les autres initiatives importantes qu’il lança figurent les Symposiums sur Ibn Rushd (Symposium Averroicum). Le premier se tint à Fès en 1989, le deuxième à Harvard en 1990, le troisième de nouveau à Fès en 1992, et le quatrième à Cologne en 1996. Ces rencontres constituèrent un véritable espace de recherche collective consacré à la philosophie d’Ibn Rushd, à ses contextes historiques, à ses prolongements et à la place qu’elle occupe dans l’histoire générale de la philosophie.

Il publia des dizaines d’études remarquables, en français comme en arabe, sur Ibn Ṭufayl, al-Ghazālī, al-Kindī, Ibn Rushd, Ibn Sīnā, Ibn al-Khaṭīb, Ibn Ṭumlūs et bien d’autres. Il n’est pas possible ici d’en énumérer les titres ni d’en exposer les résultats. Mais quiconque travaille sur la philosophie en Islam ne saurait faire l’économie de leur lecture ni de l’exploitation de leurs acquis.

Il faut également évoquer l’ambitieux projet intellectuel et scientifique qu’Abdelali Elamrani-Jamal portait depuis plusieurs années et dont l’une des étapes avait été inaugurée par une conférence à Dar al-Hadith al-Hassania sur le droit et la philosophie chez Ibn Rushd. D’autres conférences et rencontres avaient ensuite prolongé cette réflexion.

J’ai eu le grand honneur d’être le premier à l’inviter à donner une conférence à Dar al-Hadith al-Hassania, et j’ai eu également la joie de l’associer à plusieurs rencontres au Maroc et à l’étranger.

Je me souviens en particulier qu’il n’hésita pas à accepter mon invitation à venir à Marseille en 2019 pour participer à une journée d’étude consacrée à Philosopher en islam aujourd’hui. Il ne considérait jamais une invitation scientifique comme une simple marque de courtoisie ou une occasion de présence protocolaire. Chaque rencontre devenait avec lui une véritable occasion de dialogue, de circulation du savoir et de construction de relations humaines.

À tout cela, j’ajouterai qu’Abdelali Elamrani-Jamal fut un défenseur résolu de la philosophie — ou de la ikma, comme il préférait la nommer — et de la place qui lui revient dans l’histoire. Il savait la valeur des textes et des documents ; il connaissait l’importance de la communauté scientifique ; il avait pleinement conscience aussi de la nécessité de la sollicitude scientifique, de cette attention portée aux chercheurs qui seule permet la formation des générations nouvelles et la continuité du travail.

Il savait que la science ne repose pas uniquement sur les efforts isolés des individus. Elle suppose des traditions établies, des institutions capables de les porter et des communautés de chercheurs au sein desquelles on coopère, on débat, on se corrige mutuellement et où chaque génération construit à partir de ce que la précédente lui a légué.

Voilà un aperçu extrêmement sommaire de la trajectoire riche et exceptionnelle d’un homme que je considère, pour des raisons à la fois scientifiques et personnelles, comme exceptionnel. Et le dire n’est pas tant faire son éloge que formuler une critique à notre propre endroit, à l’endroit de nos institutions et de notre incapacité à tirer pleinement profit des savants qui ont vécu parmi nous.

À mes yeux, c’est précisément la richesse et la continuité de ce parcours qui font d’Abdelali Elamrani-Jamal l’un de ces penseurs dont l’œuvre n’appartient pas seulement au passé, mais également à l’avenir.

Par l’expérience qu’il avait accumulée, par son savoir, sa culture et sa richesse humaine, il était devenu une part de l’horizon intellectuel auquel nous aspirons et vers lequel nous nous dirigeons. Sa pensée n’est donc pas derrière nous, enfermée dans notre passé : elle est devant nous. C’est vers elle qu’il nous faut avancer avec attention et bienveillance.

L’homme s’en est allé, mais les questions qu’il a soulevées, les travaux qu’il a accomplis et les portes auxquelles il a frappé demeurent devant nous. Il nous revient de le lire attentivement, de reprendre les questions qu’il a posées et de construire à partir des résultats auxquels il était parvenu.

Abdelali Elamrani-Jamal est entré dans l’histoire de la recherche par l’accumulation de dizaines d’études, dont beaucoup furent réalisées avec quelque chose de la minutie de la broderie ou de la gravure, tant elles témoignent de précision, de patience et d’attention aux détails. Mais cette accumulation nous impose, à nous qui appartenons à la génération venue après lui, de reprendre le travail là où il l’a laissé et de ne pas reculer en deçà de ses acquis.

De ce point de vue, son œuvre dessine pour nous tout un horizon de travail. Il nous laisse des études qui ont parfois soulevé plus de questions qu’elles n’ont apporté de réponses définitives. Il a frappé à de nombreuses portes ; il nous appartient désormais de poursuivre, dans l’espoir que certaines d’entre elles s’ouvriront pour nous ou pour ceux qui viendront après nous.

Abdelali Elamrani-Jamal fut une véritable lumière dans le domaine de l’histoire de la philosophie en contextes musulmans. Pour moi du moins, converser avec lui fut toujours une manière de chercher orientation et conseil.

Par l’ampleur de sa pensée et la profondeur de sa perspective, il était cette pierre de touche à laquelle je soumettais mes idées pour les distinguer de mes illusions ; il était aussi l’un de ces appuis auxquels je pouvais me tenir pour continuer à travailler. Aujourd’hui qu’il n’est plus là, j’ai le sentiment de perdre l’un de ces repères intellectuels dont la seule existence me rassurait, et vers lesquels je pouvais me tourner pour éprouver mes questions et reprendre mes idées.

Mais les grands savants ne disparaissent jamais entièrement. Ils demeurent présents dans leurs livres, dans leurs étudiants, dans les questions qu’ils ont posées, dans les méthodes qu’ils nous ont enseignées et dans les horizons qu’ils ont ouverts devant ceux qui viennent après eux.

Mesdames, Messieurs,

Je ne puis imaginer que ce que je viens de dire rende justice à Abdelali Elamrani-Jamal. Mon impuissance à trouver les mots adéquats est, je crois, assez visible. Dans cet état, je ne trouve d’autre refuge, ni d’autre moyen d’acquitter une part de la dette que nous avons envers lui, que les textes des sages et des philosophes : ces textes qui constituent notre pain quotidien, l’objet de notre travail et, d’une certaine manière, notre forme de dévotion.

Je ne voudrais pas vous imposer aujourd’hui les longs passages que j’avais autrefois choisis pour remercier Abdelali alors qu’il était encore parmi nous. Mais le sens de ces textes s’impose aujourd’hui à moi avec une force nouvelle.

Al-Kindī nous a rappelé que nous devons gratitude à ceux qui nous ont fait partager les fruits de leur pensée, parce que leurs œuvres deviennent pour nous des voies et des instruments par lesquels nous avançons vers la vérité. Aristote nous a appris que le mérite de ceux qui nous ont précédés ne réside pas uniquement dans les opinions vraies qu’ils nous ont transmises, mais également dans la manière dont ils ont préparé nos esprits et les ont exercés à l’examen et à la réflexion.

Ibn Rushd a exprimé cette idée en des termes qui me semblent aujourd’hui particulièrement appropriés au moment où nous prenons congé d’Abdelali Elamrani-Jamal :

« Les anciens sont aux modernes ce que les pères sont aux fils ; à ceci près que la génération dont ils sont les auteurs est plus noble encore que celle des pères : car les pères ont donné naissance à nos corps, tandis que les savants ont donné naissance à nos âmes. La gratitude que nous leur devons est donc plus grande que celle que nous devons à nos pères ; le devoir de bien agir envers eux est plus impérieux, notre amour pour eux plus fort, et nous sommes davantage tenus de suivre leur exemple. »

Combien ces paroles nous sont nécessaires aujourd’hui, au moment où nous faisons nos adieux à Abdelali Elamrani-Jamal. Il fut de ces savants qui contribuent à former nos esprits, à discipliner nos questions et à élargir les horizons de notre pensée.

Notre reconnaissance envers lui ne saurait donc se limiter aux mots. Elle doit se traduire par le soin que nous porterons à son œuvre : la lire, la recueillir, la publier et poursuivre les recherches qu’il a ouvertes devant nous. Lui être fidèle ne consiste pas seulement à énumérer ses nombreuses qualités. Cela signifie préserver son héritage scientifique, le faire connaître aux nouvelles générations de chercheurs et donner à ses travaux la place qui leur revient dans la formation philosophique et scientifique de nos universités et de nos institutions.

Peut-être la manière de lui rendre grâce qui lui convient le mieux — comme Ibn Rushd le disait à propos de la reconnaissance due à Aristote — est-elle précisément de prendre soin de ses écrits, de les expliquer et de les rendre accessibles : prendre soin de ses publications, de ses documents et de ses projets, et tenter d’achever ce que le temps ne lui a pas permis de mener à son terme.

Oui, le Maroc a le droit d’être fier d’avoir donné naissance à un érudit et à un chercheur exceptionnel de la stature d’Abdelali Elamrani-Jamal. Les Marocains ont le droit — et même le devoir — de voir en lui un modèle d’attachement au savoir, de patience dans la recherche, d’humilité, d’intégrité et de fidélité aux traditions scientifiques les plus exigeantes.

Mais continuer à tout faire reposer sur l’apparition d’individus exceptionnels serait extrêmement dangereux. Les nations et les institutions scientifiques ne progressent pas en attendant que surgissent, de temps à autre, quelques personnalités hors du commun. Elles progressent lorsqu’elles créent les conditions permettant à la science de devenir une tradition durable, à la sollicitude scientifique de devenir une pratique institutionnelle, et à l’accumulation du savoir de devenir une responsabilité collective.

Il appartient donc aux institutions scientifiques et culturelles marocaines de préserver l’héritage d’Abdelali Elamrani-Jamal : de réunir ses études publiées en arabe et en français, de prendre soin des papiers et des projets qu’il laisse derrière lui et d’organiser une rencontre scientifique digne de sa stature et de ce qu’il a apporté à l’étude de la philosophie en Islam.

Rien n’est plus douloureux que de découvrir la valeur de nos savants après leur disparition ; rien n’est plus cruel que de commencer à recueillir leurs traces alors que nous aurions pu les écouter quand ils étaient encore parmi nous. Mais réparer une part de nos manquements vaut toujours mieux que persister dans l’oubli, et préserver l’œuvre de cet homme constitue une part de ce que nous lui devons.

Pour terminer, je m’adresse à toi, Sidi Abdelali Elamrani-Jamal.

Tu nous as quittés, mais tu nous laisses une œuvre, une vie consacrée au travail et un beau souvenir qui continueront de te rendre présent parmi nous. Tes écrits resteront les témoins de ton dévouement. Tes questions demeureront ouvertes devant les chercheurs. Et ton image — dans ton élégante djellaba, ton chapelet à la main, avec ton sourire et ta générosité — restera présente dans la mémoire de tous ceux qui t’ont connu et aimé.

Peut-être l’une des cruautés de la mort est-elle de nous rendre soudain ces petits détails que nous pensions fugitifs, pour nous faire découvrir qu’ils sont précisément ce qui demeure le plus profondément dans la mémoire : une rencontre dans une bibliothèque, un rendez-vous dans un café face à l’océan, un manuscrit généreusement confié à un collègue, une invitation acceptée avec affection, une réunion scientifique à laquelle la présence d’un homme particulier donnait tout son sens.

Que Dieu te récompense pour tout ce que tu as donné au savoir et à ceux qui le servent. Qu’Il accueille ton œuvre, qu’Il mette les fruits de ta pensée et de ton savoir dans la balance de tes bonnes actions, qu’Il t’enveloppe de Sa miséricorde et t’accueille dans Son vaste Paradis.

Qu’Il accorde à ton épouse, à ta famille, à tes amis, à tes étudiants, à tes collègues et à tous ceux qui t’ont aimé patience et consolation, et qu’Il préserve pour eux la beauté de ton souvenir et la trace féconde que tu laisses derrière toi.

Au moment de ton départ, reçois l’expression de ma profonde gratitude, de mon estime et de ma fidélité.

Adieu, Sidi Abdelali Elamrani-Jamal.

Que la paix soit sur toi.

Tanger, le 6 août 2026

Fouad Ben Ahmed

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